Fausto Costantino, le dernier pape du catch

Il a connu la grande époque du catch dans les années 60. Aujourd’hui, depuis son petit gymnase dans la banlieue de Paris, ce ténor de la culture du catch français cherche à entretenir la flamme d’un art perdu.

« Jamais un catcheur ne déçoit, car il accomplit toujours jusqu’au bout ce que le public attend de lui. » Les mots sont de l’écrivain Roland Barthes en 1952, mais ils croquent bien la personnalité de Fausto Costantino : un jusqu’au-boutiste du ring. En charentaise, ce vieil italien proche du double mètre attend notre arrivée devant la bâtisse qui est l’œuvre de sa vie. Caché derrière l’insolente modernité du quartier de la Défense, son propre gymnase, le Studio Jenny, engoncé entre un chantier désaffecté et des pavillons de banlieues. La description est moche, le décor tout autant.

Le « Jenny » est comme figé dans le temps. Un panneau publicitaire d’une autre époque trône le haut de la paroi. « Le temple du catch » peut-on voir écrit en grosses lettres rouges. Mais le champ « Date du prochain gala :  » est vierge et le site « www.wrestling-boxe.com » est hors d’usage. « J’espère que t’as pas trop galéré à trouver », s’inquiète Fausto Costantino devant le portail du bâtiment à deux étages. Lui et sa femme habitent en haut, le catch c’est en bas. Il s’avance dans le noir, avant d’allumer des néons qui révèlent un décor ripoliné. Fauteuil en cuir blanc kitsch, fausses fleurs rose bonbon, table basse argentée reluisante. Le temple est maquillé en salle de mariage. « L’activité principale de la famille, pour mettre du beurre dans les épinards », s’explique-t-il. Fausto a lui-même construit l’endroit. A la base, pour y faire du cinéma – d’où le nom de Studio – mais pour arrondir les fins de mois, sa femme, son fils et lui loue la salle pour des mariages ou des cérémonies religieuses.

Malgré les apparences, sa salle de Nanterre en banlieue parisienne, est un haut-lieu du catch français. C’est ici que Fausto Costantino, 74 rounds au compteur, a lancé son Association des professionnels du Catch (APC) en 2004. Aujourd’hui, le Jenny accueille une demi-douzaine d’événements de catch à l’année. Tous les deux mois, une trentaine de catcheurs et catcheuses amateurs s’enchevêtrent dans les 25 m² du ring construit par Fausto. Un show qui rassemble deux cent fidèles en folie. Les corps sont huileux, les muscles hypertrophiés, et les coups exagérés, mais Fausto y trouve toute la beauté d’un « art chorégraphié de la tromperie ». Avec son fils Fabio, qui a repris l’association, il règne sur le catch français. « Un si petit royaume d’une vingtaine d’associations locales, nuance l’universitaire Frédéric Loyer, spécialiste de la discipline. Le catch est loin de sa gloire du passé, mais Fausto reste une légende de ce sport-spectacle ».

« De l’ancien catch, il reste Fausto »

Sur une table, au milieu de son Studio Jenny, Fausto Costantino a disposé des photos d’époque. Lui – et sa houppette d’un blanc immaculé – se plonge dans ses souvenirs. Sur certaines images, il prend la pose à côté de Belmondo et Depardieu, « Jean-Paul et Gérard ». Un clin d’œil au moment de sa vie où il a échangé la réplique avec le dernier dans Rosy la bourrasque (1980). « Le catch a mené beaucoup de monde au cinéma, Lino Ventura était un très bon catcheur ». Sur d’autres, on voit le colosse poser torse nu, les poings armés, l’air vigoureux. Sa photo officielle de boxeur professionnel dans les années 70. « Mon père a fait le tour du monde grâce à ses poings », commente Fabio, le fils qui approche les quarante ans. Seize combats, deux victoires.

Une image en noir blanc est mise à l’écart sur la table. C’est celle de son premier ring. Celui qu’il a construit à 12 ans avec ses amis du village de Recey-sur-Ource en Bourgogne. Il se souvient de 1960, du catch à la télé commenté par Michel Drucker et des grands noms de l’époque, presque tous oubliés : Duranton, Ben Chemoul, L’Ange Blanc ou le Bourreau de Béthune… « On allait voir le catch au cinéma, juste après les actualités. Ça nous a donné envie de faire la même chose donc on a mis la main à la pâte ». La tâche n’était pas compliquée pour lui, il manie la scie passe-partout depuis ses dix ans dans la scierie de son père, un immigré originaire d’Albanella, petit village au sud de Naples, dans la Campanie italienne.

Quelques toiles de jute tirées plus tard, le jeune Fausto, déjà téméraire, foule son ring de fortune pour imiter les enfourchements et autres manchettes de ses catcheurs préférés. C’est là qu’il tombe amoureux du catch à la française. Bien loin de la lucha libre mexicaine, beaucoup plus aérienne, et du catch entertainment (divertissement) américain, bien plus théâtral, le style français se rapproche de la lutte gréco-romaine. « C’est le catch qu’on pouvait trouver dans les foires du début du XXe siècle », explique Frédéric Loyer. Les enchainements de prises au cou y sont mis en valeur, les corps musclés triomphent. « C’était parfait pour moi, qui était un costaud, avoue Fausto, et puis je pouvais faire la même chose que mon héros, Roger Delaporte (une vedette du catch des années 50)« .

Entre deux combats de boxe, le gaillard grimpait sur l’un des rings clandestins installés à l’Elysée Montmartre, une salle mythique du nord de la capitale, pour parfaire son art. La fine fleur du catch était là. Fausto Costantino s’y est fait un nom, une réputation et un surnom qui lui colle à la peau : « L’italien ». Un sobriquet raciste qui s’est estompé avec le temps. Même Flesh Gordon, le gérant d’une ligue de catch concurrente, s’en tient au prénom du septuagénaire, aujourd’hui retraité. « C’est un type très droit. De l’ancien catch, il ne reste que Fausto ». Aujourd’hui, son surnom du passé l’amuse. « Ça me fait rire parce que je suis le dernier en France à enseigner le catch français« , dit-il en quittant le Studio Jenny, en direction d’un autre gymnase nanterriens où son association donne un cours de catch.

Une école pour l’avenir

À peine arriver sur place, il est accueilli par un « Papa Fausto ! « . C’est Aziz, le gardien du gymnase Evariste Galois, qui s’empresse de venir lui serrer la pogne. Les deux s’éclipsent trois minutes dans la loge de l’accueil, le temps pour eux de prendre des nouvelles sur la retraite, la famille et la santé. Il y a deux ans, Fausto a eu deux alertes d’AVC. Il en sourit : « Ça m’a rappelé mon âge ». « Mais t’es un roc, t’es pas près de partir », lui répond son comparse, de trente ans son cadet.

Voilà dix ans que la ville de Nanterre réserve une salle aux catcheurs de l’associations. Ce jour-là ils sont plus d’une vingtaine d’adolescents et jeunes adultes à suivre les cours du fils, Fabio. Adrien, 23 ans est machiniste à Disney land, Louise, 25 ans, employée de banque… Certains sont venus de Chartres exprès pour la séance. Quand Fausto entre dans le gymnase, tous les jeunes catcheurs se mettent en rang d’oignon pour le saluer. Comme un maître d’art martial qui pénètre dans son dojo. Certains sont impressionnés, d’autres avoueront plus tard ne pas le connaître. « C’est un peu comme un père pour nous », confesse Sabrine, doctorante en sociologie le jour et catcheuse amateure la nuit. Elle a appris à connaître le vrai Fausto lors d’un voyage au Mexique. Ensemble, ils sont allés voir les catcheurs de la CMLL, la principale fédération du pays où la lucha libre est une religion. Elle ajoute : « Il peut paraître froid au premier abord, mais c’est quelqu’un qui donne sans compter dès qu’il s’agit de catch ».

Le cérémonial terminé, les apprentis retournent à leur échauffement et le doyen va s’assoir dans un coin de la salle, pas très loin du ring qu’il connait si bien, l’un des huit qu’il a construit. L’air fatigué, il regarde l’avenir de son sport et de la jeunesse qui le compose. Puis la passion prend le dessus, il ne peut pas s’empêcher de commenter l’entrainement, d’assister son fils, de glisser de trois conseils. « Ils sont un peu moins nombreux que d’habitude, mais au moins ils sont attentifs ». Dans ses yeux, la fierté d’un passionné qui a créé un repère pour les fanatiques de catchs. Ils sont près de quatre-vingt à Nanterre, et ils rêvent tous de fouler au moins une fois le ring de l’APC. « La relève est assuré ». Un dernier mot d’encouragement, puis Fausto se retire de la salle et nous propose : « Je te raccompagne ? « 

Le voir boîter jusqu’à sa fourgonnette Chrysler est un spectacle rare. Chaque pas rappelle à qui l’observe que les coups sont bien simulés, mais les chutes des catcheurs, elles, sont bien réelles. A 74 ans, le gardien du temple du catch a « trop tiré sur la corde », selon sa femme Annie qui est venue le chercher en voiture. Habits imperméables, cannes et appâts occupent toute la plage arrière du véhicule. Annie l’oblige à prendre le temps de s’exercer à son autre grande passion : la pêche. « Il faut que j’écoute mon corps et que je fasse confiance à mon fils. Là, il prend bien la relève donc je le laisse faire ». Stoïque, il compare la passion de sa vie à sa passion de retraité : « Finalement, la pêche, j’y passe cinq-six heures pour ramener un tout petit poisson, et le catch j’y ai donné ma vie et mon argent pour avoir ma petite salle ». Dans les deux cas, l’affaire n’est pas rentable, mais pour Fausto le compte est bon.

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